Le Métal perdu de Brandon Sanderson

La deuxième ère des Fils-des-Brumes se termine et avec elle, les aventures de Wax et Wayne. Etait-elle à la hauteur de la première trilogie ? L’honnêteté oblige à répondre « non », quand la mauvaise foi du fan tente de trouver des excuses à l’auteur. Le chroniqueur sarcastique, lui, ne sait même plus par où commencer.

Mais reprenons depuis le début pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi. La première trilogie « Fils-des-Brumes » nous plongeaient dans un monde à l’agonie sur lequel régnait un tyran despotique, le Seigneur Maître, et suivaient les aventures d’un petit groupe de résistants/révolutionnaires/arnaqueurs qui allaient, bon gré mal gré, changer le monde. L’ensemble était soutenu par une magie expliquée d’une manière quasi-scientifique, devenue la marque de fabrique de l’auteur. Sur Scadrial, les gens « brûlent » des métaux en les ingérant (ou en les portant, ou en se faisant transpercer avec…), ce qui leur confère différents pouvoirs découverts au fil de l’histoire.

La première trilogie (L’Empire ultime, Le Puits de l’ascension, Le Héros des siècles) est un classique pour celles et ceux qui aiment cette fantasy qui ne se contente pas de dire « c’est magique ». Ultra-réfléchie, rythmée, intelligente, c’est clairement un monument du genre (fan-alerte). Jusqu’au dénouement final, tout était « waouh » et a posé Brandon Sanderson en chef de file de la fantasy moderne. Cela s’est depuis amplement vérifié (celles et ceux qui ont lu Elantris, son premier roman, diront que c’était déjà le cas), mais s’il est bien une suite que l’on attendait pas, c’était celle-ci. La fin du Héros des siècles était… parfaite. Et ne nécessitait donc pas d’y revenir.

Sauf que Brandon avait d’autres plans. Et ce depuis toujours, ce que le lecteur lambda ignorait. Et Brandon, il a toujours imaginé suivre l’évolution de Scadrial (ce monde parmi des centaines imaginés par l’auteur, on le sait maintenant) au fil de sa progression technologique. Il sait que c’est ambitieux, il sait que cela risque de braquer son lectorat, mais il a une vision et après tout, c’est bien lui qui décide. Comme il le dira dans plusieurs postfaces, le verdit viendra des lecteurs… une fois le roman publié.

Et là, c’est le drame.
Le « syndrome Marvel » frappe Brandon Sanderson.

Ce qui nous amène à Wax and Wayne, la deuxième ère. Nous voici dans une époque équivalente au début du XIXe siècle, qui commence dans une ambiance western pour se terminer dans un New-York en construction, avec batailles de métaux en haut des buildings. L’idée est maligne, bien sûr, car les armes à feu offrent un nouveau terrain de jeux aux allomanciens qui jouent avec le métal.

Commençons par la partie « honnêteté » : Oui, Brandon Sanderson réussit à faire évoluer intelligemment son monde, n’oublie aucun élément, crée des connexions avec les livres précédents qui font plaisir aux fans et, au bout du bout, livre une histoire qui se tient et des personnages qui évoluent, grandissent et s’épanouissent. Oui, les aventures de Wax and Wayne (désolé, le « et » fait bizarre tant tout est américanisé dans le livre) sont agréables à suivre, pleine de rebondissements, tout ça tout ça.

MAIS, (oui, forcément, il y a un MAIS) plusieurs éléments viennent casser cette belle dynamique. D’abord, il est difficile de repousser l’effet « déjà-vu » des péripéties qui, parfois volontairement et c’est bien dommage (coucou le fan-service), font écho à celles des héros de la trilogie précédente. Les nombreuses références et les personnages toujours « vivants » et/ou ressucités viennent faire le lien avec les nouveaux venus… et deviennent une des raisons principales de continuer la lecture. A l’image de la phase deux des films Marvel, où l’importance de chaque histoire était inévitablement atténuée par la place qu’elle occupait, ou non, dans l’univers étendu (ou augmentée par le nombre de caméos).

Entrons pleinement dans l’ère du cosmère.

D’autant que l’univers de Sanderson est très, très, très étendu. L’auteur n’a jamais caché sa volonté de relier tous les mondes du cosmère (son univers) et cela devient de plus en plus net à chaque nouvel écrit (le dernier tome des Archives de Roshar, les romans uniques Yumi et le peintre de cauchemars et L’Ensoleillé…). Le Métal perdu passe un nouveau cap et met Scadrial au centre d’une des batailles que se livrent les dieux du Cosmère… et le pauvre Harmonie, dieu nouvellement créé à la fin de la première trilogie, et qui a du mal à comprendre dans quoi il est tombé.

L’idée est immense, l’univers incroyable et l’inventivité de l’auteur (qui créé une magie et son explication à chaque nouvelle planète citée) laissera toujours bouche-bée. Reste que tout cela a un effet pervers : cela « réduit » l’importance de l’histoire de Wax and Wayne, déjà inutilement diluée dans quatre tomes quand deux auraient sûrement suffi. A quoi bon s’inquiéter du parcours de ces personnages ? Il y a tant de choses qui se jouent en coulisses (c’est dit, répété, l’attente est nourrie), tant de grandes histoires en suspens ailleurs, tant d’univers à découvrir… que cette histoire de garde-lois et de lutte des classes paraît trop normale, trop ordinaire comparée au reste.
L’auteur lui-même semble être conscient du piège dans lequel il est tombé. Alors ses personnages répètent à l’envi l’importance d’agir à leur niveau, malgré tout ce qu’ils ignorent, et se concentrent sur leurs problèmes concrets, les « petites gens », l’importance de construire leur société au mieux… Bref, faire comme nous dans notre monde sans aucune magie. Les histoires des dieux sont reléguées à plus tard, cela se réglera dans la troisième ou la quatrième ère… Oui, ça fait loin.

Là où l’on commence vraiment à se faire des nœuds au cerveau, c’est lorsque l’on essaye d’assembler les éléments de Roshar et Scadrial à l’aune des informations obtenues dans l’Ensoleillé. Mais je m’égare…

Brandon Sanderson avait raison de craindre l’effet que son idée aurait sur ses lecteurs car le résultat est… perturbant. Il challenge les deux parties, mêle le plaisir de lire un nouveau roman à la déception de savoir comment les choses ont évolué, là où l’on aurait pu continuer à faire vivre un monde idéal dans notre esprit.
Et puis il y a cette crainte sournoise de se voir resservir encore et encore la même soupe, dans un contexte différent, avec des héros différents. C’est pourtant le propre de chaque histoire, évidemment. Mais c’est plus agréable lorsqu’on ne s’en rend pas compte.

Le Métal perdu de Brandon Sanderson, 704 pages, Le Livre de Poche (22/05/2024)


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