Nous sommes au début du XXe siècle et le Transsibérien relie Pekin à Moscou pour permettre les échanges entre l’Europe et l’Asie. Jusqu’ici, rien de très étonnant me direz-vous, serait-ce là un roman historique ? Eh bien, si la Sibérie ne s’était pas mise à « muter », c’est que l’on aurait pu croire. Sarah Brooks, c’est un peu la rencontre improbable d’Agatha Christie, du naturalisme et du romantisme.

Comme toujours, l’idée de cette chronique n’est pas de résumer ce livre et ses rebondissements. C’est un peu le principe ici, et cela se justifie particulièrement pour Comment voyager dans les terres oubliées. Le roman de Sarah Brooks est un voyage, dans son scénario (on commence avec le départ du train, on finit avec le destin du train) et dans son écriture. L’auteur rythme son récit en jours passés à bord et ses phrases semblent suivre le même rythme, ronflent, soufflent, « tchou-tchoutent ». Elles nous immergent dans cet ersatz d’Orient-Express d’Agatha Christie et l’on se laisse bercer par les chaos réguliers des rails. Le voyage est confortable, doux, poétique et on se prend à l’apprécier pour cela, davantage que pour son dénouement.
Oui, la forme l’emporte un peu sur le fond. L’intrigue n’est pas du même acabit que celles imaginées par l’icône anglaise du genre et certains personnages manquent parfois de consistance, réduits à la caricature du stéréotype qu’ils doivent incarner. La raison en est simple : le personnage principal est le train lui-même et les gens qui le peuplent ne sont que des rouages d’une machine bien plus vivante qu’eux.
Malgré tout, le train se dispute le statut de « héros » de ce roman avec un autre personnage inhabituel : le paysage. Ces « terres oubliées » fascinent autant les passagers des voitures que le lecteur. Sarah Brooks prend un soin particulier à décrire les étrangetés qui apparaissent et disparaissent à la fenêtre, les « mutations » qui tentent d’atteindre les être vivants derrière la vitre, l’impérieux besoin de la nature de se reconnecter à ces êtres humains qui craignent le changement.
Roman court et léger « Comment voyager dans les terres oubliées » est une de ces étrangetés qui parviennent, de temps à autre, à sortir des sentiers battus avec succès. C’est doux, poétique et délicat, et porté par un imaginaire riche et bien décrit. Pour être un poil sarcastique, on pourrait parler de charme suranné.
Comment voyager dans les terres oubliées – Sarah Brooks – 544 pages – Sonatine (02/05/2024)
Laisser un commentaire