Il arrive parce qu’on a besoin de lui, parce que l’histoire ne peut avancer s’il n’est pas là. Et pourtant, lorsqu’il apparaît dans le récit, il n’est personne. A peine un nom, tout juste un physique… jusqu’à ce moment, charnière, où le personnage prend vie.
C’est un moment particulier, que je savoure à chaque fois qu’il arrive. Cela prend plus de temps pour certains que pour d’autres, mais cela arrive toujours. Là, au détour d’une action ou d’une réflexion, je réalise qu’on s’est compris, lui et moi. Nous avons passé la phase de reconnaissance, ces longs paragraphes où nous avons tâtonné, montré quelques facettes d’une personnalité en construction, réagi aux actions des uns et des autres, instinctivement. Sans savoir vraiment où nous allons, qui nous sommes vraiment. Un peu comme les machines holographiques des films futuristes font peu à peu apparaître une personne dans ses moindres détails, lui aussi, finit par devenir quelqu’un.
Ça peut paraître évident, anodin. Et pourtant, c’est le moment où tout change. Car enfin, on a envie de vivre cette histoire à ses côtés. On a envie de le voir avancer, grandir, s’épanouir, montrer toutes ces choses qu’il aime et veut (que pourtant on ignore encore) et on sait comment il réagira aux prochains éléments du récit. Bien sûr, il me surprendra. Bien sûr, il arrivera peut-être un moment où, contrairement à ce que j’avais prévu, sa personnalité ira à l’encontre du script. Et où je me dirai, « mince, c’est trop tard. Il est comme il est et s’il agit ainsi, cela n’a aucun sens ». Mais le plaisir d’avoir traversé ce récit avec lui vaut bien quelques détours et réécritures.
C’est, très honnêtement, un sentiment d’auto-satisfaction assez unique (peu de choses flattent l’égo autant qu’être le dieu tout-puissant du récit). Reste qu’il sera inévitablement suivi d’une tristesse tout aussi unique lorsqu’on se séparera, lui et moi. Que ce soit parce que je l’aurai tué – pour le bien de l’histoire, c’est cruel mais c’est la vie ! – ou parce qu’on sera tout simplement arrivés à la fin. Et qu’il faut bien passer à autre chose. Le remplacer par un autre.
Recommencer à zéro.
Et c’est bien là le plus dur. Car tant que le moment n’est pas arrivé, pourquoi passerais-je du temps avec cette personne sans intérêt ? Je ne le connais pas, moi, ce type qui doit sauver le monde, cette fille qui doit aider tous ces gens, ce gars qui veut voir le monde brûler (en vrai, c’est toujours plus facile avec les méchants). Ça vous dirait, vous, de passer des heures avec des inconnus muets dans une pièce vide ? Parce que c’est un peu ça, le début d’un roman. Des étendues de rien peuplées de gens sans consistance.
Alors on prend sur soi, on saisit sa palette de peinture et on crée des esquisses de paysages, des croquis de bâtiments, pour que ces ébauches de personnes puissent s’ancrer dans cette réalité qui n’existe pas. Puis on leur donne un nom, un bout de passé, un semblant de futur… et on avance. Jusqu’à ce que chacun prenne vie.
Une vie qui, tant que le livre n’est pas lu, n’existe pour personne d’autre. C’est tellement étrange, quand on y pense. Tous ces gens qui n’existent que dans notre imagination. On a pourtant bu des coups ensemble, on a discuté pendant des heures, on s’est battus, on s’est envoyés en l’air… On a passé plus de temps avec eux qu’avec des membres de notre famille et bien des amis.
Et c’est à cause de nous que, soudain, ils ne sont plus là.
J’ai eu envie d’écrire ce petit billet en plein milieu d’une scène de mon deuxième récit. Soudain, au milieu d’une des réflexions de Darren, l’un des héros de ce roman, j’ai ressenti qu’on avait atteint ce moment. Qu’il était devenu une « vraie » personne avec laquelle j’avais envie de passer du temps. Et ce qui est étrange, c’est que je n’ai toujours pas atteint ce point avec Theia, l’autre héroïne du livre, qui est pourtant là depuis le départ. On en a pourtant vécu des choses, elle et moi, depuis le prologue. Mais, malgré tout, Theia est encore inachevée, sa personnalité m’échappe… et je peine à apprécier les moments que nous partageons. Ses chapitres sont chaotiques, rugueux. Leur écriture est plus lente et ses actions me demandent davantage de réflexion. Je n’ai aucune idée de ce qui lui manque… mais je sais que je vais trouver. Ce n’est qu’une question de temps, on est tous différents, on avance tous dans la vie à notre rythme. Theia est une « slow learner » (ou est-ce moi ?) et le moment arrivera, je le sais, où je me dirai :
« Voilà, c’est ça, c’est la personne que tu es. Ravie de te rencontrer enfin. »
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